kairos ou “temps favorable”

En grec, kairos est un terme riche. Il signifie le temps favorable, parvenu à maturité et dégagé des turpitudes du hasard grâce à un savoir antérieur qui a rendu possible de le reconnaître. Il induit une patience (ou une espérance) qui a autorisé d’en être le contemporain, comme une volonté résolue et forte qui permet de s’en saisir. Il ouvre ainsi à l’événement comme surgissement de la nouveauté et basculement décisif (la vie ou la mort, la réussite ou l’échec, etc.). En ce sens il institue sa propre temporalité, son propre langage, sa propre autorité, son propre monde. Au croisement subreptice et imprévisible de l’action bonne et du temps (un temps « agi »), il rend possible une collaboration à l’œuvre créative par l’expression efficace d’un choix (discernement et dévoilement), par l’affirmation d’un risque et par la mise en mouvement d’une force résolue. Il institue en cela une brisure nette entre un avant et un après, peut-être au sens de l’ « internel » de PÉGUY, voire de l’Intempestif (ou l’Inactuel) nietzschéen, c’est-à-dire comme le jaillissement d’un devenir pur, singulier, fier et libre. De même il discrimine entre les humains, i.e. entre ceux qui voient et saisissent l’occasion (la « fortuna » et les vertueux de MACHIAVEL), ceux qui ne la voient pas, ceux qui la voient et la ratent pour diverses raisons.

 

En ce sens, le kairos est une expérience intense et subjective de libération, de joie et d’autonomie bouleversante par laquelle la réalité révèle soudain la vérité d’une attente, d’une foi, d’une espérance. Fugace, miraculeux en amont, le kairos restera également toujours menacé en aval, que ce soient par l’hubris, le désir de fabrication et le délire de reproductivité ou la satisfaction illusoire. Car, de fait, kairos ne se donne que sous la figure non-captive du paradoxe, étant absolu, divin en cela, divinement délectable en cela, à la condition expresse d’une forme dégagée de toute durée quantifiable, de toute mesure et de toute objectivation, du vieillissement et pourrissement, étant miraculeusement exempt de toute volonté humaine de possession.

 

Dans la Grèce classique, la notion de Kairos est personnifiée. Elle est identifiée au dieu de l’opportunité, terme traduit en latin par opportunitas . Souvent représenté comme un jeune homme beau, souple et rapide (pieds et épaules ailés), il n’est possible de s’en saisir que par la touffe de ses cheveux qui pendent en avant de son crâne chauve.

 

Stèle de LYSIPPOS – Musée archéologique de TURIN (c) The Project Kairos

 

L’iconographie nous apprend donc à empoigner ce Dieu qui passe en un instant, à l’improviste, en sachant agir just in time, at the right time, ni trop tôt, ni trop tard, afin de faire basculer en notre faveur la balance du destin.

 

Kairos travaille ainsi avec d’autres divinités : la ruse, la convenance, la mesure comme suspendue, le style, etc. Il s’oppose radicalement à deux autres dieux-temporalités, i.e. à deux autres manières subjectives de vivre et d’habiter le temps :

 

  • Chronos (Kala en sanscrit, d’où le nom de la déesse KALI) ou le temps horizontal des éléments, à la fois uniforme, banal, quantitatif, successif ou cyclique, en ce sens mesurable et destructeur ;
  • Aiôn ou le temps des grands ensembles, que ce soient une durée de vie individuelle (Cf. le concept jungien d’aïon comme totalité psychique parvenue à l’individuation), d’un « âge », d’une génération, d’une entité politique (Cf. l’æternitas du peuple romain), d’une révolution astronomique, etc.

 

En somme, l’enseignement spirituel de l’évangile rejoint de manière suggestive l’approche grecque. Si l’avènement du kairos échappe à l’humain par essence, puisqu’elle appartient soit à Dieu (le monde juif), soit au Destin (le monde grec) soit à la Nature, i.e. à un Autre absolu et orthogonal, il revient cependant à l’humain (ce pauvre humain qui glisse le long de sa vie comme par une pente horizontale, chronologique et irrésistible) d’y participer en se plaçant avec humilité en forme de patience active, i.e. sous le régime de l’attention, de la veille et de la vigilance. Et d’attendre l’ouverture inattendue vers la profondeur, l’éclaircie du lointain, l’illumination, pour agir alors avec vitesse, résolution et dextérité…